Témoignage de Patricia Bitu Tshikudi : la coopération, bénéfique pour le Nord ou le Sud ?
« En décembre 2006, l’ONG Alternatives en partenariat avec l’ACDI (l’Agence canadienne pour le développement international), envoyait comme chaque année, plusieurs groupes de jeunes coopérants dans différents pays du globe dans le cadre d’un programme de coopération international. Le but de l’exercice ; permettre aux jeunes Canadiens de vivre une expérience outre-mer enrichissante, mais aussi apporter un support technologique et financier à différents organismes locaux. Une pratique courante, certes, mais est-elle réellement bénéfique pour les partenaires en voie de développement?
Du nombre des stagiaires de l’ONG Alternatives, envoyé outre-mer cette année-là, il m’est encore difficile, après mon passage, de déterminer de façon précise dans quelle mesure mon travail et celui des stagiaires qui m’ont précédés, ont eu un impact à long terme dans le développement de mon organisme hôte.
C’est sélectionnés sur les bases de leurs compétences et formations académiques, que les stagiaires sont envoyés dans un pays plutôt qu’un autre. Cette année-là, nous étions quatre étudiantes à nous rendre au Mali pour un séjour de deux mois au sein du Réseau de Radios Kayira de Bamako au Mali, dans le cadre du programme Cyber-Jeunes en technologies de l’information.
Mes trois collègues et moi-même avions des mandats bien précis au sein du réseau des Radios Kayira. Deux devaient donner des formations en cinéma à un groupe de techniciens et de caméramans venus des quatre coins du Mali, une autre devait renforcer les connaissances en web des journalistes formateurs du journal et mettre la radio sur le Web, quant à moi, j’avais comme tâche de former les journalistes en presse écrite et en écriture radiophonique. Trois mandats distincts, mais qui surtout, répondaient aux besoins exprimés par l’organisme hôte à l’ONG Alternatives.
Tourisme coopératif?
Il est difficile de dire à quel point notre passage a pu être bénéfique pour le Réseau Kayira. Outre le fait de devoir s’adapter à un nouvel environnement de travail, il y a aussi toute l’adaptation qui découle du choc culturel et même de l’adaptation physique au milieu. Bref, après les deux semaines passées à essayer de comprendre l’organisation et le fonctionnement du Réseau radiophonique Kayira, et l’autre à visiter les différentes radios du réseau, il ne nous restait plus qu’un mois pour faire le travail que nous devions faire. Nous arrivions avec notre expertise et un appui financier qui, pour nos hôtes étaient nécessaires pour ne pas dire essentiels.
Mes deux collègues qui devaient organiser des ateliers de formations en maniement de la caméra, en montage vidéo et en prise de vue se sont très rapidement retrouvées confrontées à la réalité. Après avoir passé des semaines à préparer du matériel pédagogique et les cours, ces dernières ont dû faire face à l’inégalité des connaissances des étudiants. Elles devaient donner des formations à des personnes qui n’avaient pratiquement jamais utiliser un ordinateur. Au final, les formations ont tout de même eu lieues, les formés ont reçu du matériel pédagogique et deux nouvelles caméras ont été données au Réseau. Serviront-elles ? Les étudiants ont-ils retenu quelque chose ? À ces deux réponses, mes collègues auraient répondu négativement.
Quand à moi et à mon autre collègue, sur deux mois de stages, nous avons donné une semaine de formation en journalisme et en gestion de page web. Du travail continu au quotidien avec les journalistes a permis à ces derniers de mettre en pratique les règles d’écriture journalistique de base. Le site web qui à notre arrivée ne contenait qu’une dizaine d’articles qui dataient des années précédentes, s’est rapidement transformé en site actif, où photos et articles d’actualité étaient présentés de manière quotidienne.
En ce qui me concerne, je sais que je n’ai pas en deux mois changé la vie et le travail des journalistes de radio Kayira de Bamako, mais une chose est certaine, c’est qu’après mon départ du Mali, le site web du journal continu d’être actualisé de façon quotidienne. Sincèrement, à mon niveau, j’ai le sentiment que mon petit travail a porté fruit.
Je pense que dans le monde de la coopération, ce sont de petits gestes qui peuvent changer les choses. Pour nous qui venons du nord, c’est une expérience enrichissante et unique, mais je suis convaincue que du côté des organismes locaux qui nous accueillent, de petits changements se font aussi sentir. Même si nos expertises ne sont pas révolutionnaires, je demeure convaincue que le contact entre les gens de différents horizons ne peut-être que positif.
Avons-nous fait du tourisme coopératif ? Certains diront que oui. Mais en bout de ligne, ce sont ces petites actions qui parfois nous semblent, avec nos yeux d’Occidentaux, insignifiants qui, au contraire, changent des vies.
Quelqu’un, quelque part, a dit un jour, « un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité ». Je suis convaincue que nos stages ont porté fruits. Il est possible et certainement justifié de critiquer le fonctionnement de la coopération et de jeter la pierre au Nord qui est en partie responsable de la situation du Tiers monde. Il est possible aussi de les critiquer en se disant qu’ils exploitent la pauvreté des pays du Sud pour faire vivre de belles expériences aux jeunes Occidentaux que nous sommes, et ce n’est pas faux. Mais il est aussi possible de se dire que pour certains organismes locaux du Sud, sans ces échanges, sans le soutien financier et matériel offert par les stagiaires, par le soutien des ONG du Nord, l’écart déjà existant entre le Nord et le Sud serait encore plus grand. »