Situation chaotique et insécurité croissante pour tous
Édouard Archer
Les pillages massifs de village perpétrés depuis 2003 par les milices progouvernementales (les Janjawids) dans la province du Darfour ont laissé place au cours de la dernière année à un conflit beaucoup plus complexe entre rebelles et nomades. Des combats qui ont lieu le plus souvent dans des zones rurales isolées.
« Au cours des derniers mois, le conflit au Darfour s’est intensifié», affirme Sylvain Trottier de l’ONG française Action Contre la Faim. « Le banditisme a considérablement augmenté, de nouveaux groupuscules rebelles se créent régulièrement si bien qu’on ne sait plus à quels chefs s’adresser pour acheminer l’aide et sécuriser nos mouvements dans les villages reculés ». L’organisation apporte encore des vivres et des semences dans des localités au nord du Darfour. Toutefois, l’insécurité ambiante a poussé l’ONG à suspendre ses activités de reconnaissance. Selon l'agence de Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies (UN-OCHA), un tiers du territoire ne serait plus accessible aux secours.
Jérôme Larché, de Médecins Du Monde, revient d’une mission de prospection dans la région montagneuse du Jebel Marra, au nord Darfour. « C’est une zone où il y a peu d’ONG sur place et où les populations ont besoin d’aide, pourtant nous n’avons pas observé de violences au cours de notre voyage de prospection ».
Un terrain risqué pour les ONG
Les disparités et l’inaccessibilité des territoires rendent l’assistance aux populations particulièrement difficile, sans compter que les humanitaires restent des cibles potentielles sur le terrain. Treize employés soudanais ont été tués depuis l’année dernière, et des dizaines d’autres auraient subi des violences.
Les ressources matérielles des ONG (véhicules, téléphones) sont tentantes pour les groupes rebelles qui veulent augmenter leurs capacités d’action. Au cours du premier semestre de 2007, plus de 60 véhicules appartenant à des ONG ou à des agences onusiennes ont été volés lors d’attaques surprises, perpétrées généralement sur des routes isolées.
« C’est clair que nous prenons des risques » affirme Jérôme Larché de Médecins Du Monde. « Toutefois nous avons des règles de sécurité bien rodées, qui passent par le dialogue avec les chefs de village ou les rebelles. Ce sont les civils qui sont les plus vulnérables » nuance-t-il.
Plus de 1,6 millions de réfugiés
Dans les zones où l’aide humanitaire fait défaut, les victimes des conflits tentent de rejoindre par leurs propres moyens les camps de réfugiés déjà largement peuplés. L’aide alimentaire et médicale est relativement maîtrisée grâce à un imposant dispositif humanitaire à l’intérieur des camps. En effet, avec plus de 10000 membres d’ONG dépêchés sur le terrain, l’aide au Darfour constitue la plus importante mobilisation au monde, et sans doute l’une des mieux organisées.
Malgré tout, l’afflux de réfugiés entraîne inévitablement une augmentation des besoins. Les camps ne sont pas à l’abri non plus des incursions extérieures. L’attaque menée contre celui de Gereida (au sud Darfour) en décembre 2006, dans laquelle les humanitaires ont été visés, rappelle que leur sécurité est loin d’être acquise.
D’autre part, les tensions interethniques à l’intérieur des camps constituent autant de nouvelles menaces pour les réfugiés comme pour les humanitaires.
Éviter l’amalgame entre politique et humanitarisme
Face à une situation aussi chaotique, les attentes envers la future mission de sécurité ONU-Union Africaine sont élevées. Si certaines organisations telles que le collectif Urgence Darfour mènent campagne pour un déploiement militaire rapide, les organisations présentes au Soudan préfèrent rester mesurées sur la question. Selon Sylvain Trottier d’Action contre la Faim, « à chacun son rôle, le nôtre est de venir au secours des populations. Nous insistons toujours auprès des chefs rebelles sur notre apolitisme, c’est la clé de notre acceptation en zone de conflits ».
Dans un monde où l’information circule vite, on comprend que les ONG tiennent à conserver leur neutralité pour protéger leurs personnels sur place. L’attaque contre une base de l’Union Africaine fin septembre, qui a causé la mort de dix soldats, a été ressentie par beaucoup comme un avertissement politique. De nombreux commentateurs y ont vu un acte d’opposition à cette force hybride ONU-UA que le gouvernement de Khartoum a lui-même encore du mal à accepter.
Le mince espoir de la MINUAD
Qu’attendre finalement de ce contingent de 26000 soldats qui seront déployés l’an prochain ? Selon François Grignon, du groupe de réflexions sur les conflits Crisis Group, « cette force hybride est un pas dans la bonne direction. Par contre, son rôle paraît très ambitieux au regard de la complexité du conflit », estime-t-il. « Cette force de maintien de la paix ne pourra être efficace que si les partis s’accordent pour une résolution politique du conflit, sans quoi elle pourrait devenir le bouc émissaire de l’échec de la communauté internationale ».
En effet, la crise au Darfour est avant tout politique, et sa résolution passera par une entente durable entre le gouvernement soudanais et les différents groupes rebelles. Le partage des pouvoirs politiques entre Khartoum et les provinces marginalisées, la répartition équitable de la manne pétrolière, sans oublier le respect des accords de paix Nord-Sud signés en 2006, voilà quels sont les véritables enjeux d’une paix durable dans le plus grand pays d’Afrique. Sans la résolution de ces problèmes endémiques, la MINUAD risque fort de se réduire à un simple pansement sur une plaie ouverte depuis les années 80. C’est aussi pour cela que beaucoup d’ONG doutent encore de son éventuelle réussite.