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Crise humanitaire au Darfour : à quand une prise de conscience ?

Valérie Duhaime

Depuis février 2003, le Darfour, petite région de l’ouest du Soudan, vit l’enfer. Il s’agit d’une région majoritairement noire dans un Soudan déchirée par la lutte entre les populations locales. Une majorité de Soudanais est de culture arabe, c’est-à-dire qu’ils parlent l’arabe et pratiquent l’Islam, alors que le reste de la population est animiste ou chrétien. Retour sur une des pires crises humanitaires du 21ème siècle qui s’étend jusqu’au pays voisin, le Tchad.

Patrick Robitaille est gestionnaire de programmes pour l’équipe d’urgence de Care Canada. Nous avons discuté avec lui à son retour d’un séjour de deux semaines au Tchad où il s’est rendu pour organiser l’aide aux déplacés internes.

« Les fonds ne suffisent plus »

Care est sur les lieux depuis 2003, soit le tout début de la crise au Darfour. Ils sont installés au Tchad, pays voisin du Soudan et frontalier avec le Darfour. Ils reçoivent les réfugiés qui fuient les villages soudanais et traversent la frontière afin d’être en sécurité du côté tchadien de la frontière. À ce jour, ils seraient près de 300 000 à avoir ainsi fuit les massacres et les pillages. Tous ces réfugiés, après avoir marché des jours, sont dirigés vers un des 12 camps coordonnés par les ONG. L’administration globale de l’aide aux réfugiés est assurée principalement par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et le Programme Alimentaire Mondial (PAM), ainsi que par d’autres organes de l’ONU tel l’UNICEF. C’est donc le HCR qui donne les mandats aux différentes ONG sur le terrain et qui assurent un certain niveau de service. Bien entendu, les fonds disponibles dépendent de la générosité des pays donateurs. Les services pris en charge par eux sont surtout d’ordre alimentaire, hygiénique et sécuritaire. En septembre 2007, le HCR lançait toutefois un appel à l’aide, les fonds ne suffisant plus aux besoins criants des populations déplacées.

Care gère trois des 12 camps, venant donc en aide à quelques 56 000 réfugiés. Les ONG agissent sur le terrain pour distribuer et assurer l’aide provenant de l’ONU et des donateurs privés. Les besoins en eau, en nourriture, les infrastructures comme les écoles ou les services d’hygiène ainsi que l’aide psychologique sont comblés le mieux possible par toutes les ONG spécialisées ou plus générales.

Patrick Robitaille « Depuis quelques mois, la situation humanitaire s’est stabilisée. Il s’installe une nouvelle dynamique. Comme le climat est très sec, nous devons assurer l’approvisionnement en certaines ressources, comme la paille et le bois qui sont des matériaux très importants pour les communautés puisqu’ils servent, entre autres, à construire les habitations. Comme l’accès à ces ressources est de plus en plus difficile, les tensions entre les populations locales et les réfugiés s’accroissent puisqu’ils luttent tous pour le peu de ressources disponibles. Par exemple, il arrive que les femmes qui partent chercher du bois soient violées. Care met donc sur pied des comités pour tenter de régler les tensions. Ces comités sont composés de réfugiés et de membres des populations locales afin de faciliter la communication et d’apaiser les conflits (les membres de ces comités ne sont pas rémunérés). Toutes les solutions sont envisagées. En ce moment, par exemple, l’ACDI (Agence canadienne pour le développement international) met sur pied un système de four qui économise l’énergie et nécessite moins de matières premières.»

Le conflit se propage

En même temps, le conflit se généralise. Les tensions en République Centrafricaine (pays frontalier au sud-est du Tchad) poussent d’autres gens à fuir leur pays et venir se réfugier au Tchad. À ce jour, quelques 50 000 personnes auraient déjà traversé la frontière, depuis décembre dernier seulement. Il faut donc organiser l’aide pour ces déplacés aussi. De plus, les villageois tchadiens résidant près de la frontière avec le Darfour ont aussi fuit les agressions qui traversent de plus en plus souvent les limites soudanaises. Ces déplacés internes ne sont pas soumis aux mêmes lois internationales et, en vertu de celles-ci, c’est le Tchad qui devraient s’occuper d’eux. Ils n’ont pas le même statut et ne sont pas gérer de la même manière.

Alors que les réfugiés sont répertoriés dans les camps, qu’on connaît leur noms et leurs familles et que l’aide internationale est stratégiquement distribuées, la situation des déplacés internes est tout autre. Il faut s’adapter à eux, les suivre dans leur déplacement selon l’endroit où ils choisissent de s’établir temporairement. Reste qu’ils sont bien souvent complètement dépendants de l’aide internationale qui doit leur être fournie malgré les difficultés. Patrick Robitaille explique : « Les gens cherchent des terres alternatives pour cultiver les céréales qui assurent leur subsistance pendant toute l’année, ce qui risque de créer encore d’autres tensions. Des villages de 3000 habitants doublent de population avec l’arrivée des déplacés internes, en plus de leurs animaux. Cette situation engendre des inquiétudes quant à la situation sanitaire, principalement à cause du manque d’eau et de la pollution des cours d’eau, ce qui amène bien souvent de nombreux cas de malaria et plein d’autre ennuis causés par le manque d’hygiène. » En janvier 2006, le triste cap des 100 000 déplacés tchadiens a été atteint.

Les milices janjawids (milices arabes du Darfour reconnues par le gouvernement soudanais. Ils possèdent souvent des cartes d’identité paramilitaires et sont intégrés dans les forces de sécurité) pénètrent à l’intérieur des terres. Les groupes armés se sont multipliés pour protéger leurs villages et profitent de la situation pour régler de vieux conflits. De plus en plus de gens se sont armés et ils traversent les frontières pour aller piller les villages voisins. Selon Patrick Robitaille, « la région du Darfour est un trop grand territoire pour que l’armée et la police locale puissent contrôler la situation. » Lorsque le conflit a éclaté en 2003, le gouvernement soudanais avait répondu aux menaces d’insurrection de groupes populaires, principalement le Mouvement pour la justice et l’égalité et l’Armée de libération du Soudan en armant les Janjawids afin de mater la rébellion qui couvait sur le territoire. Depuis, les Janjawids sont soupçonnés d’actes génocidaires envers la population noire du Darfour dont ils pillent et attaquent les villages.

De février 2003 à aujourd’hui, le conflit se fractionne de plus en plus, une quinzaine d’organisations seraient maintenant impliquées dans le problème. En mai 2006, la signature de l’Accord d’Abuja laissait entrevoir une possibilité de retour à la paix. Cependant, seulement un des trois groupes rebelles a accepté de signer l’accord avec le gouvernement de Khartoum, qui n’a jamais été complètement respecté. Le conflit s’est éparpillé, les dirigeants de la guérilla ont perdu le contrôle du conflit. Depuis un an, les convois humanitaires sont souvent la cible des milices qui attaquent et pillent les camions, allant même jusqu’à tuer des agents humanitaires et des membres des forces de maintien de la paix.

En septembre 2006, le Conseil de sécurité de l’ONU votait l’envoi d’une force de sécurité dans la région. Le gouvernement Al-Béchir avait cependant refusé d’ouvrir ses frontières aux casques bleus. La force d’intervention active sur le territoire était alors constituée de quelques 7000 soldats de l’Union Africaine dont le mandat provisoire ne cesse d’être étiré. Le 12 juin dernier, Khartoum acceptait finalement sans conditions l’envoi de cette force de 20 000 casques bleus, après des mois de tractations et de menaces de sanctions par la communauté internationale, principalement les États-Unis et la France. L’arrivée imminente des forces de sécurité semble toutefois pousser les groupes armés à renforcer leur position. De plus, la composition de ces mêmes forces sont toujours un peu floues, les bases techniques et stratégiques de la mission restant à définir.

Les défis de l’aide humanitaire

Patrick Robitaille explique « L’accès à l’eau. Le niveau standard de litres d’eau par jour à fournir aux personnes dépendantes de l’aide internationale est fixé à 15 litres par personne par jour. En ce moment, nous sommes en mesure d’en fournir environ 8 litres. Il faut comprendre que les gens là-bas ont l’habitude de fonctionner avec peu d’eau, mais les ressources sont nettement insuffisantes. Ils se débrouillent comme ils peuvent, trouvent des sources d’eau, bien souvent inappropriées. Les Soudanais et les Tchadiens s’approvisionnent à des rivières asséchées dans lesquelles ils creusent pour avoir accès aux eaux souterraines. On nomme ces rivières des Wadis. Comme les ressources sont tellement réduites, les animaux y boivent aussi, et les gens y font leur besoin. C’est comme ça que les problèmes d’hygiène apparaissent.»

« L’hygiène. Il est urgent de mettre sur pied un système de latrines efficace. Pour ce faire, nous créons des comités d’hygiène qui montre aux gens comment bien utiliser les latrines et qui enseignent certaines règles nécessaires dans un camp contenant des milliers de personnes. Nous fournissons des pelles et des râteaux pour creuser des fosses par exemple.» « La distribution de matériel non-alimentaire. Il faut s’assurer de distribuer aux gens tout ce qu’il leur faut sur une base quotidienne, par exemple des bâches, du savon, des bidons, des sceaux, des couvertures. Ces objets permettent, entre autre, de réduire le nombre de maladies. »

Même si les populations occidentales et les gouvernements sont de plus en plus interpellés sur la crise au Darfour, les besoins des groupes humanitaires sur place ne cessent de s’alourdir. Au-delà de la crise politique, la catastrophe humanitaire qui se dessine est en voie de devenir une des pires du 21eme siècle.

    Dans le numéro de
    Mars-Mai 2012


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