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Chronique

«Dispersées, les organisations deviennent des concurrentes, allant jusqu’à remettre leur efficacité en cause.»

Jessica Bosseaux a travaillé comme gestionnaire de projet pour l’Association Soutien Planète, une organisation togolaise qui travaille au développement des communautés locales, que ce soit dans le domaine de l’éducation, de la santé ou de l’environnement. Elle termine ici la narration de son expérience togolaise amorcée dans les deux numéros précédents.

«Déjà la fin? Certainement pas! L’écovolontariat n’est pas qu’un stage de quelques mois. Les participants rentrent chez eux changés, avec de nouvelles idées. Et, pour ma part, l’envie d’agir. Mais différemment.

Mon projet dans l’association était, comme beaucoup d’autres, à échelle humaine. Un Homme en aide un autre. Belle action utopique, et un brin candide, mais après laquelle on se demande: et ça a changé quoi? Après une réflexion de plus d’un trimestre, accompagnée de rencontres, d’observations et de vécu fascinant, j’en arrive à de tristes conclusions.

J’ai vu des enfants mineurs travailler dans les champs pour 5000FCFA par mois (soit 7,50€) à la solde de propriétaires étrangers. J’ai entendu les doigts des soldats appuyer sur la gâchette pendant des manifestations pacifistes d’étudiants et de journalistes. J’ai goûté l’épi de maïs récolté dans les champs surexploités au sol parsemé de déchets toxiques et arrosé de produits chimiques. J’ai senti l’odeur du gazole «rallongé», vendu à la sauvette, parce que seule l’élite peut se payer un litre de carburant à 600 francs CFA (0,92€ ou 1,25$) pour faire quelques dizaines de kilomètres. J’ai touché la main de ceux qui appauvrissent, par le biais de la corruption, une population déjà défavorisée.

Mes cinq sens ont été sollicités par des problèmes macro-économiques et politiques générés par la mondialisation? Ou le capitalisme? Ou simplement la soif de pouvoir et la nature humaine? Peu importe la raison ou les fautifs, finalement, le résultat est le même.

Ai-je renchéri la dépendance d’un pays envers un autre? Mes actions bénévoles ont peut-être déchargé un gouvernement de ses obligations, ou, pire, conforté dans ses mauvaises pratiques. Peut-être ont-elles ralenti la prise de conscience des Togolais quant à la nécessité de s’occuper eux-mêmes de leur politique et de leur économie? Ai-je participé à l’apaisement des esprits révolutionnaires, nécessaires aux vrais changements?

Ce remue-méninges est rythmé par le son d’une balle de tennis frappée par deux raquettes: celle de ma conscience, tenue par la main souple de l’entraide qui cause des bienfaits à court terme, et celle, plus rationnelle, qui joue avec moins de souplesse en espérant un meilleur score en fin de set, c’est-à-dire à long terme.

Alors, comment agiret se rendre utile de façons pérenne et humaine?

L’éducation reste selon moi le seul domaine d’intervention méritoire. C’est moyen de leur présenter une autre réalité, l’histoire du monde, l’actualité du reste de la planète. Cela contribuerait en même temps à la compréhension de l’importance de conserver et de protéger de leur propre culture. Et comme le savoir se transmet, il peut se répandre sur le territoire et être assimilé par la population entière. Toutefois, encore faut-il savoir ce qu’il est nécessaire d’enseigner et la façon dont cela doit être fait.

À la suite de ce séjour, voilà mon conseil bien personnel: je recommande à tous ceux qui en ont l’envie, mais aussi le cœur généreux et bien accroché, de faire l’expérience de l’écovolontariat. Nous contribuons à quelques améliorations dans les pays visités tout en nous nous enrichissant.

Il faut toutefois que vous soyez prêt à vous faire ouvrir vos yeux sur des problèmes d’envergure internationale, tout en conservant le recul nécessaire. Ne pensez pas que les Occidentaux ont toutes les raisons du monde d’être présents en Afrique. Réfléchissez plutôt aux conflits culturels, économiques, politiques que vous rencontrez là-bas, sans forcément y chercher des solutions. Tentez d’accorder vos valeurs avec les leurs.

Ne leur donnons pas de poissons, apprenons-leur à les pêcher sur leurs rives et selon leurs principes. Car si l’aide, entre autres financière, des associations reste indispensable pour agir sur le long terme, le premier moteur du changement social restera le même, peu importe le pays ou les époques: le peuple du pays concerné.

Le nombre d’associations sur le terrain est phénoménal et ne sert pas à grand-chose, car les projets sont rarement finalisés et que les matériaux manquent souvent. Dispersées, les organisations deviennent des concurrentes, allant jusqu’à remettre leur efficacité en cause. Si toutes les associations du Togo arrivaient à mettre en commun leur capital social, matériel et financier, et si leur but était non pas de donner des installations toutes faites, mais d’expliquer aux Togolais pourquoi ils n’ont pas déjà accès de telles ressources, peut-être que ceux-ci trouveraient-ils la force de changer eux-mêmes leur sort. Car un pays ne se reconstruit que lorsque ses habitants ont eux-mêmes décidé qu’il fallait y faire des changements.

De mon côté, en rentrant chez moi, j’ai changé d’institution financière pour adhérer à une banque solidaire. Je cherche aujourd’hui les associations qui ont les raisons les plus justifiées d’exister, celles qui essaient d’agir au cœur du système pour en réparer certains rouages obsolètes, injustes ou brisés.

Je n’oublierai jamais ce séjour au Togo, qui m’a fait grandir, murir et prendre conscience de certaines choses que l’on nous cache généralement. Merci à l’association — malgré ses défauts —, aux volontaires expatriés, aux locaux, aux amis rencontrés sur place, aux fédérations, et à tous ceux qui m’ont montré ce que je ne savais voir auparavant.

Je continuerai à m’interroger, à chercher des solutions, des actions, des courants de pensée qui pourraient être les bons. Tant de facteurs qui forment un cercle souvent vicieux, et si peu de moyens pour le briser. Sauf que je ne renoncerai pas. Comme le dit si bien ce proverbe touareg: «Mieux vaut marcher sans savoir où aller que rester assis à ne rien faire». Alors, j’avance avec espoir.»

(Crédit Photo: Jessica Bosseaux)

    Dans le numéro de
    Mars-Mai 2012


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